Sortir de l'adoration du produit. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 78.
DISSIPER LES RUMINATIONS DU VEAU D’OR : LES CLÉS DU TRAITEMENT DES ADDICTIONS.
Par DAVID VERGRIETE ET ALEXANDRINE HALLIEZ
En quoi l’épisode biblique du veau d’or peut-il entrer en résonance avec l’addiction aux drogues ou aux biens matériels ? Entre sentiment d’idolâtrie et dimension spirituelle, les deux auteurs nous parlent de stratégies thérapeutiques à adopter, d’une rencontre comme une « aimable bousculade », de leviers à manier pour espérer renverser les pulsions addictives.
Le travail thérapeutique autour des addictions requiert de cerner les perceptions et les représentations du patient, vis-à-vis de l’objet de son addiction et plus généralement des habitudes de consommation qui se sont installées. La promotion de certaines substances psychoactives ou comportements (addictions sans produits), au sein d’une culture donnée ou dans un cadre communautaire, majore l’attention des individus à leur sujet, jusqu’à en faire des incontournables dans toute une série de contextes de la vie intime et sociale.
De plus, sans s’attarder sur les mécanismes neurobiologiques dans le cadre de cet article, néanmoins essentiels à décrypter, rappelons que les effets produits en retour de ces consommations stimulent puissamment notre système de récompense par le biais des voies dopaminergiques. Cette conjonction de facteurs contextuels incitatifs et de mécanismes endogènes à valeur de renforcement, conduit irrémédiablement des individus à accorder une importance toute particulière à leurs conduites, jusqu’à verser, dans certains cas, dans l’idolâtrie. Tout l’enjeu de cet article consistera justement à mettre l’accent sur les postures et stratégies thérapeutiques du soignant pour accompagner un patient qui voue au produit qu’il consomme et/ou au comportement auquel il s’adonne, des sentiments qui s’apparentent à l’adoration.
Pour ce faire, il nous semble pertinent de proposer un parallèle avec le célèbre passage du veau d’or du livre de l’Exode, repris également dans le Coran, et qui pourra, si vous y consentez, faire fonction de paysage métaphorique du propos qui va suivre. Nous pourrions en effet être éclairés tant à propos de certaines analogies instructives sur la genèse du mécanisme addictif que sur des options thérapeutiques pouvant en découler. Ce qui nous intéresse au final dans cet article, destiné à des cliniciens, est d’identifier des leviers thérapeutiques qui ont vocation à faire choir de leur piédestal des objets de consommation à risque addictif avéré. Quelques mots peut-être en préalable autour du célèbre passage du veau d’or. Le peuple hébreu, conduit par Moïse, quitte l’Egypte afin d’accéder à la Terre promise. Durant son périple, Moïse est appelé à escalader le mont Sinaï afin d’y recevoir les tables de la Loi. Le peuple, doutant que Moïse ne revienne après une absence prolongée, s’enquiert auprès d’Aaron, le frère de Moïse, afin qu’il leur montre un Dieu qui puisse les guider. « Le peuple, voyant que Moïse tardait à redescendre de la montagne, s’attroupa autour d’Aaron et lui dit : “Allons ! Faites nous un Dieu qui marche à notre tête, car ce Moïse, l’homme qui nous a fait monter d’Egypte, nous ignorons ce qui lui est advenu. » Aaron leur répondit : « Otez les anneaux d’or qui pendent aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles, et apportez-les moi. » Et c’est ainsi qu’ils en sont venus à fabriquer un autre dieu, à l’image du dieu-taureau égyptien Apis et de la déesse Hathor, qui faut-il le préciser étaient adorés par les Egyptiens dont ils s’étaient pourtant libérés.
Le veau d’or fait office en quelque sorte de substitut divin qui presse à l’adoration des biens matériels au détriment d’une spiritualité appelée à s’inscrire dans une forme de transcendance de soi et de foi au-delà du visible et du tangible. Les comparaisons sont assez faciles à réaliser avec quelquesuns des objets addictogènes contemporains. Chacun aura fait l’expérience de remarquer combien le téléphone portable doit impérativement demeurer à proximité en toutes circonstances chez un certain nombre de nos contemporains, comme s’il s’agissait d’un fil qui les reliait à l’existence. S’il est de bonne facture, ne raconte-t-il pas, chez les adolescents et peut être également auprès d’adultes, quelque chose en termes de statut social pour celle ou celui qui en est le ou la propriétaire ? Telle boisson alcoolisée, aux effets bien connus, doit se trouver à disposition et sans restriction, au risque de vivre l’expérience de se sentir profondément désoeuvré. Sinon, en effet, lorsque c’est l’objet qui devient le médiateur, comment expérimenter en son absence des sensations qui pourraient mimer un sentiment de complétude, le temps d’une soirée, d’une autre soirée, et pourquoi pas la vie entière, une vie où la matière serait capable de lester définitivement l’existence... échec assuré ! En effet, nous pourrions multiplier les exemples en passant en revue les addictions avec produits et sans produits mais nous parviendrions à la même conclusion, autrement dit à la même impasse. Plus un individu tente de conquérir l’objet auquel on accorde un pouvoir particulier, plus il se fige en se dissociant de la relation humaine et d’autres centres d’investissement auxquels il était attaché.
Cet objet, qui désormais occupe tout ou presque de son champ perceptif, le fige en retour en prenant le contrôle de son système de récompense et en exigeant de fait l’exclusivité. La boucle est bouclée. Combien de patients avec lesquels une alliance de qualité s’est construite témoignent à leur manière de quelque chose qui ressemble à « c’est plus fort que moi » ! Loin d’être une formule, cela décrit parfaitement leur réalité hypnotique à travers le prisme de l’objet. Dès lors, rien d’étonnant à ce que l’accès à la diversité des mondes relationnels se réduise, tandis que les possibilités de s’adapter et de rebondir dans l’existence s’appauvrissent. L’identité relationnelle se dissout au fur et à mesure que le patient est happé par la spirale addictive dont le but unique consiste à éviter ou à combler le manque, toute autre considération étant inutile. Les mécanismes addictifs et l’épisode du veau d’or dans la Bible peuvent tous deux refléter l’impulsion humaine à rechercher une gratification instantanée, à assouvir l’idée de possession et à tenter, à des niveaux variables, de combler un vide intérieur. Les addictions se caractérisent par un besoin immédiat de satisfaction, tandis que les Israélites et leurs compagnons de voyage ont succombé à la tentation d’adorer précipitamment un objet tangible en réaction au désarroi face à l’attente insupportable du retour de Moïse.
Le peuple manifestait le besoin de retrouver un intermédiaire, un messager entre lui et Dieu, pour remplacer Moïse. A sa demande, Aaron leur a donc fourni un substitut, un élément visible et tangible censé rendre compte de la puissance de Dieu. On peut pousser un peu plus loin en suggérant que ces mécanismes addictifs et l’histoire du veau d’or peuvent être considérés comme une quête de sens et d’identité, dans un moment d’incertitude et de trouble. Le choix d’un veau, autrement dit d’un tout jeune animal, incarne certainement un potentiel de renouveau et d’espoir mais reflète également une forme d’immaturité ou d’inachèvement spirituel de la part de ce peuple à l’époque. Il semblait, en continuant de s’inspirer de ce passage du livre de l’Exode, ne pas avoir pleinement saisi la nature de Dieu et de la foi. Il faut croire que les manifestations divines, telles que décrites dans les textes sacrés, demeuraient insuffisantes pour asseoir une conviction solide et surtout durable. Le veau d’or pourrait symboliser le désir d’avoir accès à un dieu tangible à vénérer, « facile à comprendre », plutôt que de placer la foi en un Dieu rendu plus invisible avec l’éloignement de Moïse. En abandonnant les principes fondamentaux qui les avaient guidés jusque-là, ces pèlerins de l’exode ont symboliquement fait volte-face en vénérant une figure ancienne qui n’était rien de moins qu’un symbole de leur aliénation antérieure.
On peut avancer sans aucun doute qu’ils étaient influencés par des éléments de la culture égyptienne dans laquelle ils avaient vécu pendant de nombreuses années. Cette figure leur permettait de dissiper les doutes et l’incompréhension en lien avec une situation d’attente faisant naître très certainement un sentiment de perte, autrement dit d’abandon. Le veau d’or, qu’ils ont érigé, a eu fonction, en raison de la symbolique déjà évoquée, d’encouragement à la recherche active de plaisirs terrestres. C’est ainsi qu’ils ont eu recours à des conduites de consommation diverses, et ce afin de saturer l’expérience corporelle. Ils ont tenté de rompre avec la relation verticale envers le divin, désormais impalpable en l’absence de leur guide, à savoir Moïse...
David Vergriete
Psychologue. Il pratique les thérapies brèves plurielles et l’hypnose au sein du service d’Addictologie de la clinique de la Mitterie située à Lomme (59) (https://www.clinique-mitterie.com). Titulaire d’un DU Addictions comportementales de l’université Paris Sud, certifié HTSMA. Formateur au DU d’Hypnose médicale de la Faculté de médecine à Lille, enseigne également auprès de l’Espace du Possible à Tournai.
Alexandrine Halliez
Doctorat en médecine Faculté de médecine Pierre et Marie Curie. Diplôme universitaire « Le praticien face à l’alcool et aux drogues ». Diplôme interuniversitaire « Initiation à la psychosomatique ». Capacité d’addictologie, université de Lille. Formation en bibliothérapie. DU Relation de soin, gestion du stress et pleine conscience, Sorbonne Université.
Regards sur l'Hypnose
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°78…
Août / Sept. / Oct. 2025
8 / Éditorial : « La transe hypnotique est avant tout une expérience poétique » Julien Betbèze
10 / En couverture : Florence Cadène Magnétisme animal Sophie Cohen
12 / Internalisation d’un lien sécurisant Théo, 10 ans et « son » anxiété d’endormissement Arnaud Zeman
24 / Le témoin intérieur et la honte Tout le monde est mieux que moi Géraldine Garon et Solen Montanari
36 / Sortir de l’adoration du produit Dissiper les ruminations du veau d’or : les clés du traitement des addictions David Vergriete et Alexandrine Halliez
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
46 / Introduction Gérard Ostermann
50 / Cris et hypnose Répondre aux cris des personnes âgées grâce à l’hypnose Hélène Pousset Abbouchi
5
8 / Autohypnose pour mon épaule gauche (rupture de la coiffe des rotateurs) et le couple hypnose/fascia Nelly Cadra
73 / DOSSIER REGARDS SUR L’HYPNOSE
74 / Voyage IRM au coeur de l’expérience hypnotique Exploration de la portée clinique de l’hypnose Jean-Philippe Cottier et Valentin Lefèvre
84 / L’hypnose et le dormeur éveillé Entre songe et pensée Alexandru Cupaciu
88 / Hypnose de spectacle : bénéfices ou dangers pour le sujet Stéphane Radoykov
94 / Une rencontre Être avec... Roxane Yvernay
RUBRIQUES
- QUIPROQUO
102 / Rencontre S. Colombo, Muhuc BONJOUR ET APRÈS...
106 / Marie, ou l’accompagnement d’une patiente lors d’un traitement de cancer Sophie Cohen LES CHAMPS DU POSSIBLE
110 / Ce que le corps ne dit pas, mais que l’hypnose écoute : croire pour transformer Adrian Chaboche CULTURE MONDE
114 / L’appel de l’âme Venir au monde dans le village hmong de Cacao Alice Mancinelli LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
125 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Florence CADÈNE
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